ÊTRE INDÉ DANS LA CULTURE : Le sens des galères

On vous présente Manuel, à gauche et Sullivan, à droite. L'un est notre boss, et l'autre travaille dans une maison d'édition de bandes dessinées, HiComics.

Ils partagent tous les deux la vie d'indépendant. En d'autres termes : ils ont un sacré sens des plans galères.


La discussion qui suit a été enregistrée il y a plus d'un an. À cette époque-là, le Corona n'était qu'un nom de bière, on venait de se prendre une bonne grosse taule en sortant Galveston, et Parasite était un film dans lequel on plaçait de grands espoirs...


Mais tous deux ont accepté de rajouter un addendum à cette discussion (à retrouver en fin d'article), alors que la culture vit ses heures les plus sombres.


La joie de vivre, cet ingrédient majeur qui aide les indés de tous bords à se lever le matin.


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SULLIVAN : Ah, j’avais pas vu que vous aviez eu une édition de GALVESTON avec votre affiche dessus. J’avais tellement pris une claque avec TRUE DETECTIVE que j’ai voulu lire le livre avant que vous l’ayez sorti en salles, et j’ai adoré !

MANUEL : Ça faisait longtemps que je rêvais d’adapter ce livre. Un jour, le film s’est monté avec un autre réal, je n’ai pas réussi à l’acheter jusqu’à ce que ça passe entre les mains de Mélanie Laurent. J’ai pu le faire finalement… Et ça nous a quasiment ruinés.


SULLIVAN : Et avec les ventes Blu-Ray, vous arrivez à rattraper l’échec en salles ?


MANUEL : Non, malheureusement.


SULLIVAN : Sache que je l’ai acheté par solidarité ! (Rires)

MANUEL : Je pense tout de même qu’après coup, l’insuccès du film n’est pas dû à la qualité du film, mais plutôt à l’aversion qui existe en France à l'égard de Mélanie Laurent.


SULLIVAN : C’est vrai qu’elle a très mauvaise presse en France, c’est devenu un Meme en puissance, ce qui est vraiment dommage.


MANUEL : C’est plus que dommage, c'est moche. Parce que cette femme a beaucoup de talent comme réalisatrice et c’est une excellente actrice. J’ai du mal à comprendre pourquoi en France, quand on a un talent comme ça, on tombe dans le bashing. C’est un phénomène contre lequel il est difficile de lutter. Ce qui est considéré aujourd'hui comme un chef-d'oeuvre, c'est soit ce qui cartonne en salles, soit un film porté aux nues par la presse qui laisse sur le carreau les spectateurs. Alors qu'il existe une troisième voie qui mérite d'être défendue.


SULLIVAN : Certains passionnés sont devenus de vrais cyniques à force de bosser dans l’industrie, et ont sombré dans cette logique qui veut que la seule réussite soit un succès financier.


MANUEL : Ça repose la question de ce que devient le cinéma aujourd’hui. En fait, c’est en train de devenir une sorte « d’art disparu ». Le cinéma tel que je l’ai aimé, je le retrouve moins aujourd’hui. C’est peut-être une question d’âge, cela dit.

Non, sans blague, il y a deux pôles très distincts je trouve. D’un côté, le blockbuster auquel tu peux pas échapper (et j’essaie de les regarder), de l’autre un cinéma art et essai qui se contente d’illustrer des histoires avec un fond sociétal.

Je pense que le cinéma n’est pas que ça, c’est aussi l’art de l’ellipse, sans tout expliquer : il faut qu’on puisse imaginer et ressentir des choses par nous-mêmes. Et pour couronner le tout, beaucoup de cinéastes estimables se sont perdus au milieu du maelstrom Netflix, ça devient donc très difficile de trouver aujourd’hui des artistes.


SULLIVAN : Je pense qu’on a la même vision du cinéma, mais je trouve qu’il existe toujours des boîtes qui la partagent, comme A24 par exemple qui fait un travail assez formidable en produisant des mecs comme Robert Eggers et David Robert Mitchell. Donc on n’est pas seuls, ce sont bien des types qui comme toi et moi en ont ras-le-bol de cette répartition hyper-polarisée des genres.


MANUEL : A24, c’est du cinéma réservé aux hipsters ! (Rires)


SULLIVAN : Je suis d’accord, mais eux au moins, ils osent faire ce qu’une boîte comme Warner ne tente plus !


MANUEL : A24 est de toute façon un cas d’école assez intéressant. Ils ont pris la place qui était occupée par la Weinstein Company, et avant par Miramax.

Mais surtout, ils ont un accord automatique avec Direct TV (Service de télévision aux EU), c’est-à-dire qu’ils ont la garantie de pouvoir vendre tous leurs films aux chaînes de télé. C’est donc une couverture de leurs risques financiers qui est énorme !

Ce qui est sûr, c’est que dans le secteur indépendant, ils sortent la quasi-totalité des films décents. On a d’ailleurs pas mal de films en commun, leur catalogue se croise avec celui des Jokers et de Lonesome Bear. Bon, on reste des nains par rapport à A24.


" QUEL QUE SOIT L'ENDROIT OÙ TU LE VOIS, LE FILM EST BON OU IL NE L'EST PAS. "

SULLIVAN : Et dans la team des nouveaux cadors, il y a Netflix. Je trouve d’ailleurs qu’ils font des choses intéressantes, notamment sur la partie documentaire. Ils font des efforts en tout cas, pour se démarquer.


MANUEL : Je suis d’accord mais en même temps, tu mets ROMA de côté, tous les cinéastes qui sont allés chez Netflix font leurs moins bons films. A mon sens, en tout cas...


SULLIVAN : C’est sûr que ce ne sont pas les mêmes attentes lorsque tu vas voir un film en salles.


MANUEL : Honnêtement, je ne suis pas un obsédé de la sacralisation de la salle. Quel que soit l’endroit où tu le vois, le film est bon ou il ne l’est pas. L’acte est beau en soit, se rendre dans une pseudo cathédrale où tu regardes religieusement un film. Mais même ça, ça s'éteint, quand tu vois les gens regarder leur téléphone dans la salle. Mais c’est plutôt un problème d’éducation du public, la séance de cinéma c’est devenu une consommation rapide plutôt qu’un vrai moment de contemplation. Après je n’ai pas envie d’avoir un discours de vieux con…


SULLIVAN : Non, t’as pas un discours de vieux con, de mon point de vue de jeune trentenaire. Tu sais, la bande-dessinée va dans le mur de la même façon, et s’uniformise autour des recettes du succès comme le cinéma.


MANUEL : Ce qui est vraiment dommage car, même si ça semble être un lieu commun, le cinéma et l’art en général élargissent notre vision du monde, de la société.


Autant on peut avoir l'air un peu con avec des lunettes 3D, mais imaginez masque + lunette 3D...


SULLIVAN : Complètement. Surtout que moi gamin, je n’avais pas les moyens de voyager. Et l’art a été mon passeport pour pas mal de destinations, de cultures.


MANUEL : Tu as raison, d’autant que c’est le cas pour plein de monde. La part réservée à la culture a été largement réduite ces dernières années : on a oublié l’art pour le profit. Et du coup, ça devient très compliqué de se placer en tant que résistant.


" QUAND ON MÈNE UNE VIE D'INDÉ, CHAQUE MATIN, TU PARS AU COMBAT. D'ACCORD, UN PETIT COMBAT À L'ÉCHELLE DU MONDE. MAIS UNE BATAILLE QUAND MÊME POUR DÉFENDRE UNE VISION QUI EST DIFFÉRENTE."

SULLIVAN : Ça me rappelle ce que disait Jean-Pierre Jeunet : « Il y a eu un putsch, des cols blancs sur les artistes, du marketing sur la qualité, de ceux qui prennent les décisions alors qu’ils ne devraient pas ».


MANUEL : Je suis assez d’accord. Le problème vient du système éducatif en général. En effet, on répète sans arrêt aux jeunes générations que le seul endroit où il y a un peu de débouchés, ce sont les écoles de commerce. Et du coup, la seule vision qu’ils ont, c’est le credo « Acheter – Vendre ». Or, c’est extrêmement réducteur, car on leur apprend que le monde se résume à la consommation.


SULLIVAN : Surtout qu’on ne peut pas se contenter d’un système vertueux articulé toujours autour du profit. Et quand tu penses ça, on te prend pour un hippie tout droit sorti des seventies.


MANUEL : Quand on est des petits indés comme nous, tu sais que tous les matins, tu pars au combat. Bon d’accord, un petit combat à l’échelle du monde. Mais une bataille quand même pour défendre une vision qui n’est pas celle du monde entier. Et défendre cette vision, ça va autant des choix que tu prends en terme de catalogue de sorties que d'installer une poubelle recyclable au bureau.

Mais je rappelle souvent qu’on a pas le droit de se plaindre, car c’est le choix qu’on a fait.


SULLIVAN : Le problème c’est qu’on est un peu des petits fantassins par rapport à une armée de chars, avec quelques renforts qui sont notre public régulier.


"ON EST DANS UNE SURPRODUCTION MALADIVE"

MANUEL : C’est sûr, d’autant qu’avec ce que je vois passer sur les réseaux sociaux, entre l’imbécilité de certains, l’ignorance ou la haine des autres, je suis parfois atterré. Je pense tous les jours aux générations futures, en me disant : « Qu’est-ce que je vais laisser derrière moi ? ». J’ai toujours été fasciné par l’artisanat, et c’est un peu ce qu’on fait aujourd’hui.

Quand j’étais plus jeune, et que je bougeais un peu partout dans le monde, je constatais avec émerveillement que je découvrais certaines choses que je n’aurais pas pu voir ailleurs. Aujourd’hui, c’est plus compliqué, dirons-nous. En France, ça se maintient plutôt bien, notamment lorsqu’on voit des réseaux de librairies indés ou des salles d’art et d’essai qui continuent à vivre.


SULLIVAN : Oui, après je te le confie, la plupart de nos projets partent en direction des grands réseaux de distribution, Fnac et Amazon. Ça devient trop compliqué d’exister uniquement grâce aux libraires indés, alors que je travaillais moi-même au sein d’une d’entre elles !

Pour tous les enfants nés pendant l'apocalypse : ceci est une librairie, l'ancêtre de la vente à distance


MANUEL : Après, je trouve que dans le milieu de l’édition, il y a quelque chose qui n’est pas trop tenté, alors que les disquaires le font : ce sont des éditions spéciales indés, que l’on ne peut trouver que chez eux.


SULLIVAN : Ça existe un peu, mais chez les gros réseaux de boutiques. Ce qui reste compliqué, c’est qu’un éditeur choisira systématiquement un client plus gros qu’un petit libraire.

Du coup, ce que je peux faire comme geste pour soutenir les points de ventes indépendants, c’est organiser des tournées de dédicaces uniquement chez les petits libraires. Mais ça reste très minime. Et par ailleurs, beaucoup de libraires se retrouvent contraints à vendre des trucs qu’ils trouvent mauvais, simplement pour rembourser les merveilles qui ne fonctionnent pas.


MANUEL : Cette problématique du nombre de sorties au cinéma, je trouve que dans le domaine de l’édition, c’est encore plus délicat…


SULLIVAN : Complètement, là on est carrément dans de la surproduction maladive.


MANUEL : C’est la même qui frappe le monde de la distribution au cinéma. En moyenne, t’as entre 15 et 20 films qui sortent tous les mercredis : les gens vont donc nécessairement dans le mur en continuant d’alimenter ce système.


SULLIVAN : C’est le type de menace qui attend tout secteur de la culture.


MANUEL : Il y a un vrai paradoxe, tous les mercredis sortent donc une vingtaine de films, les spectateurs ne sont pas en mesure de tout absorber. Pourtant, les exploitants n’ouvrent leurs salles qu’aux distributeurs qui sortent le plus de films.

Quand toi t’es là, petit indé - bon, sans faire la pleureuse - à vouloir sortir ce qui, à tes yeux, mérite d’être en salles, certains films deviennent synonymes d’un vrai suicide pour une petite boîte.

Du coup, t’es obligé de faire le tri en te demandant ce qui fonctionnerait le mieux en salles, le film qui attirerait vraiment son public en salles. Et on devient vraiment un élément dispensable sur le marché, sans véritable poids.


SULLIVAN : Après, ce sont les exploitants qui se feront rattraper par des géants en devenir comme Netflix, qui sont avant-gardistes. Les salles de cinéma restent persuadées que le modèle Netflix va s’essouffler, alors qu’elles devraient accompagner le progrès et des producteurs comme toi.

On a beau tous les deux estimer qu’on fait chacun, toi dans le cinéma, moi dans la bande-dessinée, quelque chose avec un minimum de qualité, on se retrouve avec de moins en moins d’endroits pour diffuser ce qu’on produit.


MANUEL : Et à force d’éradiquer tout le reste, les salles vont se retrouver à la merci de ses grosses machines. Et un jour, quand ils auront épuré tous les petits indés, ils n’auront plus que face à eux des majors qui, un jour, vont imposer leur volonté.


" IL Y A UNE FORME DE RAGE SOUS-JACENTE CHEZ LES JEUNES, PARCE QU'ILS N'ENTREVOIENT PLUS LA LUMIÈRE AU BOUT DU TUNNEL. "

SULLIVAN : Quand t’as d’ailleurs le PDG de Netflix, Reed Hastings, qui dit : « Mon seul concurrent, c’est plus les salles, c’est le sommeil », ça se pose là.


MANUEL : Et c’est dingue qu’il n’y ait pas de réaction, il y a une sacrée léthargie de tout le milieu et de la société en général qui a accepté de subir.


SULLIVAN : C'est le type de constat qui me rappelle un peu tous les films de SF avec lesquels j’ai grandis, le spectacle en moins.


MANUEL : C’est d’ailleurs pour ça qu’on a distribué un film comme HIGH RISE, qui explorait un peu les racines de notre mal d’aujourd’hui. À la limite que le film n’ait pas marché, ok, mais que la presse n’ait pas voulue parler de ce que le film dénonce, je trouve ça décevant. Alors que pour une fois, tout est dit.


SULLIVAN : Je me sens gêné ahah, je ne l’ai pas vu !


" Les choses commençaient à échapper à tout contrôle ", J.G. Ballard, High-Rise


MANUEL : Ah comme je te le conseille, c’est un chef-d’œuvre ! Après on s’y accoutume à ça, on vit dans un circuit fermé et par circuit fermé, j’entends une relation avec un public qui nous suit aveuglément. C’est très touchant et galvanisant mais malheureusement pour survivre, ce n’est pas suffisant. C’est pour ça que j’aimerais que les jeunes générations entrent en résistance.


SULLIVAN : Il y a un véritable truc qui émerge je pense. Parce qu’il y a plein de jeunes, plus jeunes que moi, qui n’ont plus tellement d’espoir envers le futur, déjà d’un point de vue écologique. Et quitte à ne plus en avoir, ils se disent : « Je peux vivre ma vie comme je l’entends, me tatouer le visage, vivre en marge des normies, adopter une attitude punk, quoi ». Il y a une forme de rage sous-jacente, parce qu’ils ne voient pas de lumière au bout du tunnel.


MANUEL : Tu as raison, je n'en mesure peut-être pas encore complètement l'importance. Mais bon, là on a pas mal digressé, donc on va revenir au sujet de base : comment un éditeur de BD comme toi vit aujourd’hui, quel est ton rôle et comment ça fonctionne ?


SULLIVAN : Moi, ce que je fais principalement, c’est de l’achat de droits. J’ai arrêté ma carrière de journaliste à cause d’un burnout, épuisé par le recommencement éternel de toutes ces idées. Je suis allé dans l’édition de BD parce que les touches que j’avais au cinéma n’étaient que dans les grosses boîtes que je me suis juré d’éviter.

Aujourd’hui je suis dans une entreprise familiale où l’on m’a dit : « Tu es totalement libre, décroche juste deux licences parce que le marché fonctionne de cette façon, et derrière, tu fais ce que tu veux en indé. » J’ai déniché TORTUES NINJA et RICK & MORTY, et à côté j’ai pu faire plein d’autres histoires que j’aimais. D’ailleurs l’indé’ en BD, ça veut pas dire nécessairement produit élitiste, imbitable, comme on l’entend trop souvent en France.

J’ai l’immense chance d’avoir une certaine audience qui m’écoute quand je parle de comics, alors que le lectorat moyen pour un comics est de 1500 personnes par bouquin. Quand j’ai défendu I KILL GIANTS, que vous avez d’ailleurs distribué en film, personne n’y croyait... Résultat : c’est notre meilleure vente indé. Pour la suite, j’aimerais aller chercher du manga, car bosser avec les Japonais est une nouvelle façon de bosser.



On vous recommande chaudement de lire I KILL GIANTS...


MANUEL : N'est-ce pas compliqué de bosser avec les japonais, sachant que le manga est quelque chose de très ancré culturellement chez eux ?


SULLIVAN : Pas nécessairement, les grosses entreprises, c’est toujours compliqué de toutes façons. Mais je dirais qu’ils ont un sens de la fidélité, de l’honneur - sans tomber dans le cliché un peu vulgos - qui guide leurs relations professionnelles.

Moi j’aime beaucoup travailler avec eux, parce qu’il y a un côté moins business qu’avec les américains. Le seul moyen de garder des partenaires américains dans la durée, c’est te faire pote avec les auteurs qui plaideront ta cause auprès de leurs agents pour que ces derniers ne cèdent pas à des offres plus conséquentes.

Quant aux auteurs japonais qui sont bien établis, ils ont pris leur envol par rapport à leur maison d’édition et sont donc plus flexibles en terme de droits.


" LES AGENTS NE SONT QUE DES INTERMÉDIAIRES. CE QUI COMPTE, C'EST LA RELATION AUX ARTISTES ET LA CONFIANCE QU'ILS T'ACCORDENT. "

MANUEL : La façon dont tu opères au final est donc celle de quelqu’un en contact direct avec les auteurs. Les agents servent uniquement d’intermédiaire en fait... Ce qui compte vraiment, c’est la relation aux artistes et la confiance qu’ils t’accordent.

Le respect et l’attention qu’on leur octroie, c’est quelque chose qui les touche. L’artiste, par nature, est quelqu’un de fragile ou pétri de doutes. Et lorsqu’il se sent en confiance, il se sent chez lui je pense.

Chez les Jokers, on a la chance d’avoir deux trois réals qu’on adore et qui nous font confiance, qui connaissent les membres de l’équipe et qui savent donc à qui s’adresser. Ça s’accorde bien à la mentalité de l’équipe, c’est pas le stagiaire qui s’occupe des cafés chez nous ! Si c’est vrai que mes choix initiaux pilotent pas mal notre catalogue, chacun est libre de m’apporter des projets qui, s’ils sont en accord avec la ligne éditoriale, ont tout à fait leur place. Et c’est avec ce type de relations qu’on essaie de produire des choses que l’on espère bonnes.


SULLIVAN : C’est ingrat quand tu te dis parfois que, comme en BD, les meilleurs titres ne sont pas ceux qui fonctionnent.


MANUEL : Ahah oui ! Mais la notion de plaisir est tellement importante dans le boulot, qu’on a refusé certains investisseurs pour s’associer avec d’autres, moins riches sûrement, mais qui nous ressemblaient plus.

Alors c’est sûr, quand tu enchaînes trois tôles de suite, c’est la galère, tu as envie de céder à quelque chose qui fonctionne mieux, mais après tu le regrettes, ça te paraît indigne. Ça fait un peu attitude chevaleresque, mais je le pense au fond de moi. Rester fidèle à ses principes. Si un artiste venait à manquer de respect à l’un des membres de mon équipe, on ne travaillerait plus jamais ensemble. C’est déjà arrivé, au passage. Eh bien, je n’ai jamais retravaillé avec ce mec.


SULLIVAN : Rester fidèle à sa vision, quelle que soit la situation. Moi c’est pareil, certaines licences ne marchent pas, quand d’autres cartonnent comme RICK & MORTY.


Mais pour assurer cette loyauté à l’égard de mes principes, je sors une vingtaine de bouquins par an au lieu d’en faire 50. En vente moyenne par bouquin, on est bien plus haut que certains géants du marché, et ça me rend très fier. D’autant plus parce que l’édition est quelque chose qui exige du papier, des arbres pour fabriquer des livres et que j’essaie, en réduisant le nombre de livres produits, de limiter mon impact écologique.

Après ça reste dur, pour 3 indés qui marchent, tu en as 7 qui te plantent. Et même ce qui fonctionne, c’est surtout ceux qui vont tout juste rentrer dans leurs frais en gros.


MANUEL : Tu voudrais toujours rester dans le milieu de l’édition ?


SULLIVAN : Franchement, je suis tellement pas carriériste que je n’entrevois l’avenir qu’à très court terme. Après le manga, ou en parallèle peut-être le but serait de devenir créa’, en freelance. Quitte à refuser des propositions de contrat bien alléchantes mais opposées à mes convictions comme ça a pu m’arriver. Je n’allais pas accepter un projet avec des personnes qui n’ont pas une véritable vision.


MANUEL : Néanmoins, t’as trouvé le modèle que nous on cherche à atteindre, c’est-à-dire avoir une série-phare qui paie pour les autres. Une série qui cartonne ET qui te plaît, ce qui est doublement gratifiant.

Nous, on n’a pas encore trouvé l’auteur ou la franchise qui agit comme un flux financier pour amortir les risques qu’on prend ailleurs. Déjà, si on arrivait à équilibrer la balance, on serait déjà pas mal.

On a une force et une faiblesse : la force, c’est celle d’avoir 3 réalisateurs de renom, estimés dans le monde entier, à savoir Nicolas Winding Refn, Bong Joon Ho et Park Chan-wook. La faiblesse, c’est qu’ils font un film quand l’inspiration leur vient, c’est-à-dire tous les deux, trois ans au moins. L’autre option, c’est de miser sur les talents de demain, ce qu’on fait, mais ça prend énormément de temps et d’argent. Et le temps n’est plus une notion qu’on peut contempler, surtout pas avec les générations qui arrivent.

Une dernière question pour toi, vu que j’adore l’édition : cite-moi deux éditeurs de BD que tu trouves superbes ?


SULLIVAN : Question difficile, ahah. D’abord, un mainstream, assez récent, Ki-oon éditions que j’adore. Un indé qui a démarré tout petit il y a 15 ans en investissant ses propres capitaux, mais qui a finalement réussi par décoller et qui est aujourd’hui un géant du Manga;

Et après c’est compliqué, car j’aurais envie de citer pleins d’autres, mais presque trop hipsters alors que j’ai envie de montrer que la frontière entre indés et mainstream est franchissable.


MANUEL : Moi j’aime beaucoup Cornelius, où j’achète quasi tout. Et l’autre où j’achète presque tout, c’est Delirium. Je sais pas si elles sont toutes les deux indés, mais j’adore ce qu’elles produisent.

Quand j’achète chez ces gens, j’ai la même sensation que lorsque je vais chez mon commerçant de quartier plutôt que d’aller dans un supermarché.


SULLIVAN : Ahah, vous allez finir par travailler uniquement en circuit fermé. Mais Delirium c’est un modèle du genre, et c’est fait de manière hyper saine par un gars formidable qui partage les mêmes valeurs que toi.


MANUEL : C’est ce qu’on va continuer à faire, oui. Pour des beaux objets ou même des projets plus ambitieux. A suivre, donc…


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ADDENDUM DE

SULLIVAN


« Essentially we all live in the same country called capitalism »

Un an, déjà. Que le temps passe vite quand on ne le suspend pas. Invité par sa formidable équipe à venir échanger sur les pratiques de diffusion culturelle après s’être rencontrés quelques mois plus tôt autour de la sortie de I KILL GIANTS d’Anders Walter en France, Manuel Chiche prenait de son précieux temps avant le festival de Cannes pour m’accueillir dans ses bureaux, excusant mon traditionnel quart d’heure de retard.

Si l’on m’avait dit que douze mois plus tard, un café aussi informel pour discuter entre passionnés serait soumis à une dérogation d’état ou au courage d’affronter une pandémie dans les rues de Paris, j’aurais sans aucun doute hurlé à la dystopie. Nous pourrions évidemment reproduire un tel échange via Skype, Zoom, Messenger, Whatsapp, Discord ou quelconque appli de messagerie aujourd’hui, mais le souvenir de cette heure d’entretien entre deux passionnés me rappelle l’insouciance toute relative d’alors et me fait friser la nostalgie.


Il y a un an, Parasite n’était pas encore sorti dans les salles. Et si la grande famille dysfonctionnelle des cinéphiles était pour une fois réunie et quasi-unanime sur le talent de Bong Joon-Ho, personne n’aurait pu prévoir le raz de marée planétaire qui a depuis tout (r)emporté. En tant que travailleurs non-essentiels mais serviteurs des causes qui comptent, nous avions alors tenté de mettre des mots sur l’état des marchés culturels dans lesquels nous baignons tous les deux. Dans des univers différents certes, mais avec la même ferveur et le même désir d’indépendance, je crois.


Après une heure de discussion, un constat brut s’imposait : il est impensable d’espérer durer sans la récurrence d’un énorme succès, de ceux qui percent la couche des initiés. Un succès en forme de pilier capable de supporter la charge de tous les autres, plus modestes, qui méritent tout autant d’exister. Grand bien fasse aux Jokers d’avoir su gagner la confiance d’un des réalisateurs les plus talentueux de l’histoire de son art, qui en retour a permis au producteur / distributeur français le plus indispensable de voir venir, et à ses équipes de prospérer.


Mais sans vouloir gâcher la fête, qui a été plus belle encore que dans leurs rêves les plus fous, ce n’est pas pour autant qu’il n’y a pas urgence à repenser, et l’ironie veut que ce soit même en substance ce que le film essaie de nous raconter. Car la grosse machine, qu’elle soit industrielle ou plus métaphysique, a tendance à aimer les cycles et à se répéter. Et si l’on veut éviter de se poser les mêmes questions d’ici quelques années, quand bien même je serai le plus heureux des hommes d’échanger de nouveau avec Manuel, c’est à nous tous de mettre les mains dans le moteur, que l’on soit artiste, diffuseur, distributeur, éditeur, lecteur, cinéphile ou simple curieux.


La culture est le plus grand vecteur d’émotions et d’éducation depuis la nuit des temps, mais c’est son caractère inhérent que d’être en danger constant. Les modèles monolithiques menacent la diversité, les giga-corporations ne voient en leurs artistes que des tubes à contenu, propres à être versés dans des pipelines de diffusion qui promettent confort et sédation à qui est consentant pour prendre son fix le soir venu. Rares sont les résistants, mais il ne tient qu’à nous, tous, de vivre un nouveau 18 Juin.


Lorsque sonnera la trêve et qu’il sera temps de trouver des solutions pour échapper aux sempiternelles bêtises de nos industries respectives, les auteurs et autrices seront de nouveau en première ligne. En temps de guerre comme en temps de paix, leurs seules armes restent leur imagination et leur talent. Nous ne sommes que des passeurs, désireux de leur faire franchir les frontières une à une, mais faut-il qu’on veuille bien les accueillir une fois à destination. La responsabilité est collective, et je suis persuadé qu’il s’agit davantage d’une histoire de convictions que de générations.


Mille mercis à Manuel d’avoir montré si bien montré la voie à tout un régiment de francs-tireurs, lui qui pourra hurler « AUX ARMES » dans son stade préféré à tête reposée, ses soldats sont parés.


-> (Bon, c'est bien gentil, mais nous on se le tape au quotidien Manu... y compris les lendemain de défaite de l'OM...)


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ADDENDUM DE

MANUEL


Elle est déjà loin cette discussion avec Sullivan. Le Covid 19 est passé par là et tout à coup, tout s’est arrêté. On s’est retrouvé chez nous. Bouclés. Non pas que ce soit la pire des punitions, on peut toujours trouver du bon dans tout. Mais une société c’est aussi une équipe, qui bosse à l’unisson. Maintenant on se skype, on va à l’essentiel. On essaie d’imaginer un futur dont les zones temporelles restent floues. On essaie d’imaginer demain et on se dit que finalement, la menace passée, les choses redeviendront comme avant. C’est possible, c’est probable.


Le monde reprendra sa fuite en avant. Toujours plus vite, toujours plus loin. Toujours PLUS. Oui, sauf qu’entre-temps des familles auront été atteintes, des proches seront partis, des connaissances auront disparues. Sauf que nous nous serons créés de nouvelles habitudes, un nouveau cadre. C’est important un cadre : ça encadre justement, ça donne des repères. Et ça m’a surtout donné des idées que je ne décrirai pas ici. J’ai essayé d’imaginer le futur des Jokers, de la Rabbia, des Bookmakers, de Spade.


La chose qui me revient le plus souvent en tête c’est : ralentir. J’ai toujours trouvé que le monde tournait trop vite et dans tous les sens, ce qui lui faisait perdre la tête. Le travail bien fait m'a toujours passionné et autour de nous, déjà, ça commence à rentrer dans les mœurs. J’aimerais que ça continue, qu’on s’intéresse au local pas loin de chez nous et, en y prêtant attention, on s’apercevra que nous sommes capables de choses magnifiques. Ce n’est pas un élan de nationalisme exacerbé : c’est juste factuel. J’aime le dépaysement pourtant, je m’intéresse aux autres cultures depuis toujours et ça enrichit.


Mais si je dois formuler un souhait, post-confinement, ce serait déjà d’observer ce dont nous sommes capables, de nos maraîchers à nos éditeurs, de nos petits artisans à nos si belles régions (plutôt au sud en ce qui me concerne…).


En prenant à nouveau le temps dans un monde qui en a perdu la notion.