La vie, ce n’est pas toujours du cinéma. Mais le cinéma, c’est parfois la vie.

Mis à jour : 25 mars 2019


"Ne comptez pas sur moi pour tourner autour du pot."

Cela fait seulement 20 minutes que Vicky a posé ses valises à Paris, mais on peut dire qu'elle n'a pas mis longtemps à trouver ses aises. Alors, ne tournons pas autour du pot, nous non plus, puisqu'à aucun moment elle ne l'a fait : si Vicky est là, elle qui vit avec DIRTY GOD la première tournée promotionnelle de sa très courte carrière d'actrice, ce n'est pas pour tester la qualité de la bavette dans les brasseries parisiennes ou pour s'extasier devant Notre-Dame de Paris (Bon OK, elle l'a quand même fait, et elle a bien raison). C'est pour raconter sans relâche l'histoire qui la hante depuis l'âge de huit ans, âge auquel elle a été sévèrement brûlée dans un incendie ; pour expliquer en quoi DIRTY GOD lui a "sauvé la vie", selon ses propres mots. Car Vicky a envie de vivre, fort et vite, depuis ce film.

Elle qui ne supportait plus ses cicatrices, il aura fallu qu'elle les expose le temps d'un film, qu'elle laisse Sacha Polak les filmer comme des œuvres d'arts, pour enfin basculer vers une nouvelle étape de sa vie. Celle de l'acceptation de ce corps meurtri. Rencontre vibrante avec une jeune femme qui a retrouvé le sourire. Rencontre, aussi, avec une vraie héroïne, et une magnifique actrice.



Sur notre affiche, notre tagline est "Accepter. Oublier. Avancer." et…


Oh tiens, mais c’est ma vie ça !


Exactement, et nous, c’est con à dire, mais nous ne faisons que du marketing... Nous n'avons jamais expérimenté ce que c'est que de vivre une expérience aussi traumatisante, et on a beaucoup débattu de l’ordre des mots, de la possibilité ou non d’« oublier ». Peux-tu partager ton histoire avec nous et nous dire si tu penses que l’oubli est possible ?


Ok. Je vais commencer par quand j’étais petite.

Quand j’avais 8 ans, j’ai été victime d’un incendie. Mes cousins ont perdu la vie, comme l’homme qui m’a sauvé la vie. La personne qui a déclenché cet incendie a été déclaré innocent et finalement relâché. 15 ans plus tard, je n’ai donc pas l’impression que justice ait été rendue, et je ne pourrai jamais vraiment oublier. Vivre ces 15 années avec ces cicatrices est un combat quotidien, où chaque jour est différent. Parfois je les accepte mieux, parfois je voudrais rester cachée. Ça peut sembler stupide, mais chaque journée s’organise autour de mes cicatrices. Admettons que ce soit une journée de grand soleil… Comment je m’habille aujourd’hui ? Suis-je d’humeur à être dérangée ? Est-ce que je me cache ou est-ce que le plaisir de m’habiller comme je veux compensera les remarques désobligeantes ? Toujours ces foutues questions qui reviennent en boucle depuis 15 ans... J’ai tout vécu : les gens qui menaçaient de me brûler à nouveau, les passages à tabac après l’école… J’étais arrivé à un point où je ne voulais plus vivre. Ça, c’était avant que je fasse le film. J’avais quasiment abandonné.


DIRTY GOD semble avoir eu une grande importance pour toi… Comment le film a-t'-il fait irruption dans ta vie ?


Après avoir quitté l’école, j’ai finalement obtenu un job dans un hôpital. L’hôpital qui m’avait sauvé la vie quelques années auparavant. Mais je me retrouvais vite à devoir répéter mon histoire quinze fois par jour, aux collègues, aux patients… C’est à ce moment-là que j’en ai vraiment eu assez, et que j’ai réalisé une vidéo où j’expliquais une fois pour toute ce que j’avais vécu enfant. Cette vidéo que j’avais postée sur Facebook & Youtube, est devenue virale et a été partagée dans de nombreuses écoles. C’est comme ça que j’ai été repérée par Lucy, la directrice de casting de Dirty God… Elle cherchait une personne qui ait vraiment vécu ce traumatisme. Au début j’ai dit non, car j’avais déjà été castée deux ans avant par une stupide émission de télé qui cherchait des gens avec des brûlures, pour montrer comment ils vivent au quotidien. J’avais accepté, car la productrice de l’émission m’avait dit que ça serait l’occasion de mettre en lumière mon histoire. Nous avons tourné, et en fait ça s’est avéré être un programme de rencontre amoureuse, sans que ça ne me soit jamais vraiment dit clairement. C’était absurde. Et ce n’est qu’à la fin qu’ils m’ont dit « au fait, l’émission s’appelle Too Ugly for love, aller à plus ! ». Après ça, j’avais vraiment l’impression d’avoir été humilié publiquement et je me suis dit que je ne referais plus jamais un truc comme ça. Donc quand Lucy est venue me voir, dans ma tête, c’était : « hors de question. » Mais elle a insisté, sans succès, et puis Sacha Polak est venue elle aussi à Londres pour me rencontrer et me convaincre d’accepter le rôle.

« Mes cicatrices sont belles... C’est comme une œuvre d’art »

D’une certaine manière, DIRTY GOD est une revanche par rapport à « Too ugly for Love » ?


Oui complètement. Je croyais au début que l’émission se penchait sur l’estime de soi. Alors qu’en réalité, elle n’a réussi qu’à m’humilier. 8 mois de tournage pour arriver à ça… C’est le monde de la télé, ils montent les choses comme ça les arrange. En plus ils m’ont filmé avec un mec comme si on était ensemble, alors que j’avais déjà expliqué à la production que j’étais gay. No comment. Donc oui, c’est une revanche.



Pour toi, accepter de tourner DIRTY GOD, c’était un moyen de partager votre histoire au plus grand nombre ?


Quand j’ai rencontré Sacha et Lucy, elles m’ont dit tout de suite expliqué ce que serait le film dans les grandes lignes, même si je n’ai découvert le script que deux semaines avant le début du tournage. Et la question principale du film, c’était comment réussir à vivre avec un handicap physique. Je pouvais enfin montrer aux autres qu’on peut vivre avec un physique différent.


À l’époque où tu as dit oui à Sacha, dans quel état psychologique étais-tu ?


J’étais au plus mal. Mais je me suis dit que peut-être, juste peut-être, ça pouvait me faire du bien d’avoir un nouveau projet un peu différent. Et très vite on n’était plus dans le « peut-être »… Je voyais les choses changer dans ma tête. Avant quand on me complimentait, je pensais « Ne vous fatiguez pas, ça sert à rien de mentir ». Mais lire le script a été une forme de libération. Et un premier pas vers l’acceptation. Aujourd’hui je peux dire sans mentir que je suis fière de mes cicatrices. Elles sont belles. C’est comme une œuvre d’art.

« Quand mes émotions me submergeaient sur le plateau, je commençais à paniquer en me disant : Merde, les gens vont penser que je suis faible »

Sacha a donc aussi utilisé ton vécu pour enrichir l’histoire ?


Oui, d’autant qu’elle laisse une grande part à l’improvisation. Et elle savait que cela allait apporter de l’authenticité à l’histoire. J’ai pu ajouté quelques idées, quelques dialogues, en utilisant ce à quoi j’avais déjà fait face. Mais à la fois, plus l’histoire du personnage ressemblait à la mienne, plus c’est difficile de prendre de la distance. Comme je disais, j’ai eu du mal par moments à tourner des scènes. Mon pire souvenir, c’est la fois où Sacha voulait faire un plan rapproché de ma main gauche, que je déteste depuis mon enfance. D’habitude, je ne pleure jamais devant les autres, mais là j’ai fini par fondre en larme sur le plateau, parce que j’ai toujours trouvé cette main affreuse. S’il y avait un truc que je pouvais changer dans mon corps, ce serait cette main gauche. Il y aussi les scènes de sexe qui étaient très dures… L’idée de se dire que n’importe qui dans le monde va pouvoir voir mon corps nu...


Tu devais constamment te protéger…


Exactement ! Quand mes émotions me submergeaient sur le plateau, je commençais à paniquer en me disant « merde, les gens vont penser que je suis faible », alors que ce n’était pas du tout le cas. Ceci dit, ils m’ont permis de mettre de côté un grand nombre de mes inquiétudes.


Avant DIRTY GOD, avais-tu déjà partagé ton expérience avec d’autres personnes qui avaient vécu des événements similaires ?


J’ai essayé 6 ou 7 ans plus tôt, en créant une association, mais pour diverses raisons personnelles, et sans entrer dans les détails, je peux juste dire que ça a échoué. Mais j’ai continué à aller raconter mon histoire dans les collèges, et je n’ai jamais fui les questions sur les réseaux. Et d’ailleurs, si quelqu’un m’envoie un message sur les réseaux sociaux parce qu’il s’intéresse à mon histoire, eh bien allons-y : je n’ai rien à cacher.



Est-ce que Sacha Polak t'a montré des films avant le tournage qui mettent en valeur des personnages de femmes fortes et iconiques, ou alors au contraire, était-ce juste basé sur votre expérience personnelle ?


Lorsque Sacha m’a demandé de regarder des œuvres, c’était principalement pour les scènes de sexe. Le reste, j’avais été tellement préparée… On avait fait entre 6 et 8 mois d’audition, j’étais presque prête à endosser tous les rôles du film ! Sacha n’était donc pas inquiète de ma capacité à jouer, mais il y avait juste cette question du sexe. Elle m’a donc fait regarder LA VIE D'ADÈLE (2013), mais aussi des vidéos réalisées sur ChatRoulette, un site où les hommes viennent assouvir leurs désirs sexuels grâce à leur webcam… Elle m’a mis à l’aise, et finalement j’ai aimé les faire !

« Je pense que le cinéma peut être très puissant, oui ! Mais je pense aussi qu’on voit beaucoup de films sur les mêmes sujets »

L’environnement dans lequel se déroule le film ressemble-t-il à celui dans lequel tu vis ?


Je vis à Dagenham. Ce n’est clairement pas la plus jolie banlieue de Londres qui soit, mais ce n’est pas non plus crade ou dangereux. J’habite dans une petite maison avec ma mère, pas dans une résidence d’appartements comme dans le film. Ensuite, si on parle de l’environnement familial, ma mère est la seule personne qui a toujours été là depuis l’accident. La seule épaule sur laquelle j’ai toujours pu pleurer. Mais dans le film, la mère de Jade ne sait pas trop quoi faire. Elle n’était pas préparée à un tel traumatisme et a du mal à s’en remettre. Ma mère n’avait pas d’autre choix que de s’y faire, pour m’aider à avancer.



Maintenant que le film est prêt, tu fais pour la première fois de te vie la promotion d’un film, ce qui consiste parfois à répéter les mêmes choses plusieurs fois aux quatre coins du monde… Mais es-tu également prête à t’engager sur d’autres films ? Parce qu’honnêtement, le talent, tu l’as…


Les 15 dernières années, je n’ai fait que raconter mon histoire de manière déprimante. Mais regardez-moi maintenant, j’ai fait un film, j’ai enfin autre chose à raconter, et je suis fière de moi pour la première fois de ma vie. Alors faire une tournée promotionnelle ici en France face à des personnes qui peuvent m’aider à faire partager au plus grand nombre mon histoire, et pour parler de ce que je considère comme étant mon plus grand accomplissement dans la vie, c’est juste un privilège pour moi !


Si tu aimes même les tournées promotionnelles, alors tu es définitivement prête pour le métier d’actrice !


Oui, je suis carrément prête ! (Rires)


Mais là c’était quand même ta première expérience d’actrice… Tu devais bien avoir un peu peur de te lancer dans le grand bain ?


Honnêtement, pas du tout ! J’ai foncé ! D’ailleurs, pendant le tournage, j’ai tissé des relations avec toutes les personnes de l’équipe, de l’électricien au cadreur en passant par le gaffeur. Je pense que tout le monde m’aimait plutôt bien… A la fin du tournage, Marleen (productrice) et Sacha m’ont fait un album photo du tournage avec des petits mots de toutes l’équipe pour me remercier. Je le feuillette sans arrête depuis. Tellement de bons souvenirs… Je crois que tout le monde m’aimait bien bien finalement. Remarque, à vrai dire, je n’en sais rien ! (Rires)


Le film t’a aidé personnellement à continuer à te construire en tant que personne… Mais vois-tu aussi le cinéma comme un moyen de véhiculer des messages ?


Je pense que le cinéma peut être très puissant, oui ! Mais je pense aussi qu’on voit beaucoup de films sur les mêmes sujets. Aucun film n’a jamais vraiment abordé la question des attaques à l’acide. Très peu parlent des personnes brûlées. Ce film aidera des personnes, j’en suis sûre... C’est donc un film très important selon moi.


Dans le film, Jade subit le harcèlement au travail à cause d’une vidéo qui a tourné sur le web. Quel est ton rapport à internet et aux réseaux sociaux ? Cela semble être à la fois une chance incroyable de pouvoir partager ton histoire avec le monde entier, ce que tu as d’ailleurs fait via Youtube, mais c’est également un lieu où le harcèlement et la malveillance sont parfois très présents…


Quand j’ai fait ce truc, « Too ugly for love », après la diffusion télé des gens ont monté un site qui s’appelait sluthate.com, et j’étais devenu leur cible. Du genre : « C’est toi qui aurait dû mourir dans l’incendie ». Et autant passer sous silence le reste, c’était horrible. Donc les réseaux sociaux peuvent être bon ou mauvais, mais j’ai l’impression que ce ne sera jamais entre les deux. Et DIRTY GOD n’y coupera pas. D’ailleurs, j’ai déjà eu des commentaires désobligeants suite aux présentations du film en Festival, mais bon, peu m’importe, je ne les connais pas, et je ne passerai pas ma vie avec eux. De mon côté, je suis présente sur les différents réseaux, mais ça ne définit pas qui je suis… C’est plutôt un miroir déformant de la personne que vous êtes. ◼︎



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