A L'AFFICHE : MADEMOISELLE

On passe pas trois mois à se poser des questions sur l'empattement de telle ou telle typo pour ne pas ensuite vous partager nos pérégrinations pour créer nos affiches de films.

Aujourd'hui, on vous partage les essais d'affiche de Mademoiselle, et on essaie de vous expliquer comment on a fait nos choix.



Avant de vous montrer des choses, commençons par vous dire que lorsque nous avons découvert Mademoiselle, au-delà de trouver ça merveilleux, nous avons tout de suite considéré qu'il s'agissait du film le plus "grand public" de Park Chan-wook. Celui qui pourrait enfin lui permettre de sortir de l'ornière du film de genre coréen sanglant avec des marteaux et des pieds de biche, auquel on l'a souvent cantonné. Mademoiselle est certes un film à rebondissements qui contient tout le sel du cinéma de Park Chan-wook et sa virtuosité habituelle, mais c'est aussi un grand film en costume, romanesque et lyrique. Et cette dernière partie de l'équation nous intéressait beaucoup, car elle permettait, en plus de toucher le public habituel du réalisateur, d'aller chercher les spectateurs des cinémas d'Art et Essai : une cible (désolé, c'est un article qui parle de marketing, donc on utilise des mots bizarres pour parler de vrais gens) traditionnellement plus âgée, qui suit assidument l'activité culturelle, et qui se déplace énormément au cinéma.

Cela a fortement orienté le positionnement marketing du film, et c'est quelque chose que l'on souhaitait vous mettre en tête avant que découvriez les propositions d'affiches réalisées par les agences Alamo (Le Cercle Noir) et Dark Star...


Que voici !


L'ÉROTISME


La première chose qui nous est venue, après avoir vu le film, c'est l'idée de ce plan de fin magnifiquement composé. Mais le risque aurait été de réduire l'oeuvre de Park Chan-wook à un simple objet érotique dans l'esprit des spectateurs, alors que vu au cinéma, ce plan charrie surtout derrière lui tout l'émotion du film, et symbolise un amour passionnel qui peut enfin s'exprimer dans toute sa plénitude, dans une forme de perfection que plus rien ne pourra venir entraver. Mais sans avoir vu le film, difficile de faire la part des choses... Nous avons donc vite mis cette piste de côté, qui avait également l'inconvénient d'en dévoiler un peu trop (c'est rien de moins que l'un des tous derniers plans du film quoi...).



LA SENSUALITÉ


Bien sûr, nous avons tenté une approche moins frontale, avec cette photo travaillée un peu sous toutes les coutures. Lorsqu'on perd l'un des deux regards, ça devient un peu moins intéressant à notre sens, même s'il y a dans l'ensemble une belle dynamique sur tous ces essais. Difficile de comprendre en revanche lequel de ces deux personnages est la fameuse Mademoiselle, ce qui est un premier problème.

Le deuxième problème tient à ce que l'on veut raconter : ici, on ne montre pas grand chose de plus qu'une histoire de sensualité entre deux femmes, alors que le film est plus complexe. Mais entre la manipulation, la sensualité, la perversion sexuelle (celle des hommes en l'occurence), l'émancipation, le propos sur les relations Corée-Japon, il y a tant d'axe possible... Sans parler de la virtuosité de la mise en scène, que devrait pouvoir retranscrire l'affiche dans un monde idéal.


LE MYSTÈRE DERRIÈRE LA PORTE


Un regard par l'entrebâillement d'une porte, voilà une bonne manière de synthétiser plusieurs thématiques majeures du film, entre le voyeurisme pervers, la manigance, et l'érotisme... Mais tout cela est très "teaser", voire lorgne vers le film d'horreur pour la dernière, d'où l'essai de différentes teintes plus claires.


On aimait cependant beaucoup ce concept, et on n'a pas hésité à l'utiliser dans notre campagne d'affichage (dans le métro ci-dessous), mais plutôt en complément de notre affiche principale.



UN DUO - UNE MANIPULATION


Sur les propositions qui suivent, c'est la thématique de la manipulation qui est surtout mise à l'honneur. On a l'impression que le personnage incarné par Kim Tae-ri conspire dans l'ombre, soit avec Kim Min-hee, soit au dépend de cette dernière. Mais ce sont des pistes que l'on ne souhaitait pas suggérer d'emblée au spectateur.

Dans tous les cas, on trouve toutes ces affiches trop neutres, et réductrices par rapport à ce qu'est le film : elles tendent à ne le réduire qu'à un jeu de manipulation.



LA MANIPULATION À 3 OU 4 PERSONNAGES


L'idée d'un jeu de manipulations au sein d'un groupe a tout de même été explorée car c'est là le coeur de l'intrigue.

L'affiche de gauche montre deux personnages en embuscade derrière "Mademoiselle", ce qui est effectivement le point de départ du film. Mais c'est une proposition esthétique un peu trop neutre.

L'affiche du milieu montre plutôt deux femmes unies au centre, qui seront la proie de deux hommes, relégués au second plan. C'est intéressant, cette idée de reléguer les hommes au second plan (notez que sur notre affiche finale, nous avons plutôt fait le choix de les mettre au premier plan, mais ils sont de dos), car cela colle parfaitement au film. C'était aussi une manière de (trop?) dévoiler les clés de l'intrigue...

L'affiche de droite est une affiche ayant été utilisée à l'international et qui communique quelque chose de beaucoup plus sulfureux. On serait presque dans des Liaisons Dangereuses à la sauce coréenne. La manière dont tous les personnages sont physiquement reliés entre eux est intéressante, avec cette main qu'ils posent tous sur "Mademoiselle", objet de toutes les convoitises : il y a ici l'idée d'une imbrication des intrigues qui marche très bien. C'est une piste qu'on a un temps retenue...


MADEMOISELLE RÊVE...


Derrière le sublime visage de Kim Min-hee se cache un mélange d'ingénuité, de tristesse insondable, et de désir d'émancipation. Notre film s'appelle Mademoiselle, et il allait évidemment de soi de faire des tentatives d'affiches seulement centrées sur elle.

Mais à quoi souhaite-t-elle échapper ? Malheureusement, ces affiches ne le disent pas et donnent que trop peu d'indice au spectateur, vierge de toute information sur le film.


MADEMOISELLE EN GROS PLAN


Généralement, quand on trouve une photo qui marche bien, on l'essaie un peu à toutes les sauces (et on vous épargne ici certains autres essais).

La première affiche est très "Park Chan-wookienne" à notre sens, et éloigne un peu le film des spectateurs Art et Essai que nous avions évoqués en préambule de cet article.

La deuxième est un peu creepy également à cause de l'élément central, et le logo titre rose est trop pétant. Il y a une volonté de contrebalancer l'aspect très traditionnel de la coiffe de Mademoiselle par une approche plus moderne sur le logo titre. Une approche que certains aimaient bien dans l'équipe, et que d'autres trouvaient presque vulgaire.

Les deux autres zooment plus fortement sur le visage, ce qui accentue encore la force de l'expression de Kim Min-hee. Lorsqu'on l'a juste elle, sans aucun autre élément, on a encore l'impression d'en dire trop peu sur le film. C'est à la fois accrocheur visuellement, et trop neutre sur ce que ça raconte. La proposition qui intègre l'estampe d'Hokusai en superposition est plus intéressante. La suite plus bas...


L'ESTAMPE JAPONAISE - PARTIE 1 :


Vous avez ci-dessous les essais réalisés dans l'ordre chronologique, avec nos demandes de retouches. Comme vous pouvez le constater, on trouvait que l'estampe prenait beaucoup trop le pas sur le visage, et qu'on perdait trop l'expression de Kim Min-hee. Nous avons donc tenté d'estomper l'estampe ("estomper l'estampe", à répéter 10 fois très rapidement chez vous), mais on a fini par se faire une raison et se souvenir qu'on vendait un film et pas une exposition au Musée Guimet...



L'ESTAMPE JAPONAISE - PARTIE 2 :


Là, vous vous demandez peut-être ce qu'avaient fumé les graphistes, mais de mémoire, on avait spécifiquement demandé des essais sur l'idée de notre Mademoiselle empêtrée dans des estampes japonaises et érotiques. Il y a de jolis choses à piocher dans les estampes érotiques de Hokusai notamment, cf plus bas... Le souci principal, c'est le décalage entre l'illustration et l'intégration de Kim Min-hee en mode réaliste.



Hokusai, a.k.a. le gars qui n'y allait pas de main morte :


Finalement, le bon compromis a été trouvé sur notre affiche teaser, avec un parti-pris 100% illustration.

Dispo sur Thejokers-shop.com dès 18h en tirage limité à 200 ex pour ceux que ça intéresse.


QUELQUES AUTRES PISTES EN VRAC


Voici d'autres projets que nous trouvions intéressants de vous montrer avant de passer aux affiches finales. On ne va pas les analyser unes par unes, mais juste vous préciser que celle du milieu en bas avait au départ retenu notre attention pour son côté Wong Kar-wai. Mais bon, ça raconte un autre film que celui de Park Chan-wook.



L'AFFICHE FINALISTE


Notre choix a un long moment failli se porter sur cette affiche, pour plusieurs raisons : contrairement à une bonne partie des affiches montrées jusqu'ici, il y a une vraie situation, et il se passe quelque chose. En quelque sorte, il y a de la "mise en scène", avec Kim Tae-ri quasiment dos à nous sur le côté, aux petits soins avec celle que le titre évoque, qui prend la place principale, assise lascivement sur son canapé. La sensualité affleure sans être too much, et le regard de Kim Min-hee est prononcé tout en préservant une part de mystère... Nous avons tenté d'éclaircir l'affiche et de jouer sur les contrastes (on a peut-être eu la main un peu lourde sur les deux derniers essais) pour que la situation soit la plus claire possible.


Cette affiche avait l'avantage de cocher toutes les cases pour le public Art et Essai, mais elle est trop sage... Il fallait quand même voir à ne pas trop polisser le film !



LE BON COMPROMIS


Voilà une affiche intrigante, dans laquelle la "mise en scène" est encore bien présente. Face à l'impossibilité de retranscrire la complexité du film, nous avons fait le pari d'une affiche plus majestueuse, qui dirait en quelque sorte "Que le spectacle commence !". Notre Mademoiselle est là, comme une proie soumise aux regards des hommes qui apparaissent au premier plan sous forme de silhouettes. Le cérémonial est mystérieux, mais a quelque chose de majestueux avec ce décor traditionnel que nous avons voulu plus imposant au fil des essais. Le geste de notre Mademoiselle donne son action à l'affiche, qui d'un coup n'est plus statique (ce qui était le cas lorsque Mademoiselle était assise). Elle s'apprête à laisser tomber l'étoffe qui recouvre ses épaules, et c'est comme une invitation à découvrir la suite de cette cérémonie malsaine.




On termine cet article en vous précisant que Mademoiselle est à voir, revoir, ou rerevoir, en ce moment sur OCS.


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